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10 septembre 2013 2 10 /09 /septembre /2013 08:01

 

Pas besoin de vous faire un dessin sur le pourquoi du comment cet album est devenu au fil du temps l'un des tous meilleurs disques de hip hop jamais produits sur le sol français. Vieux de plus de 15 ans, l'écouter aujourd'hui procure toujours son effet. Le choix de la réalisation marque en ce temps là une rupture dans l'esthétique du son de IAM qui s'oriente vers une sorte d'album concept construit à l'image du célèbre "Enter The Wu-Tang (36 Chambers)" du Wu Tang Clan sorti un an plus tôt. "L'Ecole Du Micro d'Argent", c'est notre "36 Chambers" à nous autres, petits français hip-hoppers des quartiers aux yeux toujours braqués vers une Amérique nous montrant la voie de la réussite du haut de ses nombreux succès internationaux (rappelons également l'album "The Score" des Fugees paru lui aussi en 1996). Tout était neuf, frais et enthousiasmant. Chez nous, on se goinfrait à Expression Direkt, La Cliqua, Fabe, X-Men, 2 Bal 2 Neg, Democrate D, Mafia Trece, Les Sages Poètes, TSN, Ministere Amer, et j'en passe, avec à chaque fois des clins d'oeil répétés vers ce qui se faisait de l'autre côté de l'Atlantique, le tout à la sauce "frenchy". Tout le monde y trouvait son compte et la qualité était souvent au rendez-vous. On avait notre marque de fabrique que même les américains reconnaissaient comme telle. Un son typique tiré du funk ou du jazz, et une envie de tout bouffer sur son passage. C'était ça le mouvement qui régnait à l'époque.


Comme je l'ai dit, il y avait beaucoup de très bons disques de rap en France dans ces années là, bien écris et musicalement bien produits. Des disques devenus des pièces rares qu'il devient difficile de se procurer à un prix raisonnable. Heureusement, "L'Ecole Du Micro d'Argent" est encore largement accessible et figure comme l'un de ceux ayant le mieux supporté le poids des ans, d'où mon souhait de vous le faire partager. Il est toujours aussi efficace et continuerait de damer le pion de beaucoup de productions actuelles s'il sortait aujourd'hui. Finalement avec le recul et l'expérience, je m'aperçois qu'en plus de 20 ans les textes de rap, de même que les musiques, ont finalement pas mal changé. Demandez à un ancien quels sont ses disques de rap français de référence, et forcément il vous citera des noms pour l'essentiel datant d'avant le nouveau millénaire. En 1997 la table de loi s'écrivait chaque jour un peu plus pour le rap hexagonal, et chaque nouveau mois apportait son lot de bonnes surprises en provenance de toutes les grandes villes, si bien qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, son essor s'est considérablement étendu. En plus de l'attrait pour cette musique nouvelle et parlante pour toute une génération de jeunes auditeurs, les groupes avaient bien sûr l'envie de raconter leur quotidien qu'ils mettaient en scène de manière souvent crue et brutale, mais aussi parfois avec drôlerie et dérision. Quoi qu'il en soit le rap était prémonitoire dans beaucoup de domaines, et en particulier celui du devenir de la jeunesse des quartiers.


Le drame de cette situation est que seuls les politiques ont semblé découvrir, au fil des faits divers ou des émeutes urbaines, la réalité de ce qu'est la vie dans les tours. Les générations de jeunes qui s'y côtoient ne sont pas stupides au point de ne pas s'apercevoir qu'il ne sont que les laissés pour compte de la réalité française. Et bien messieurs les bienfaiteurs, qu'en est-il à présent de votre vision pour l'avenir ? Tout était pourtant là, sous vos yeux, conté dans les propos de ces groupes de jeunes gens survoltés. Encore fallait-il vous y intéresser. Au lieu de cela vous vous offusquiez que l'on puisse appeler à aller brûler l'Elysée pour faire payer leurs méfaits à la classe politique.

  
Le titre "Demain C'est Loin" (entre autre) avait pourtant tout d'un hymne de désolation annoncée avant l'heure, de désenchantement durement assumé, inévitable. Mais les politiques n'ont toujours représenté qu'eux-mêmes, c'est bien connu. La souveraineté du peuple est une utopie bafouée par plus de 50 ans de mesures visant à asseoir l'autorité d'un chef (le féminin n'a pas lieu dans ce contexte), plus que ses compétences présumées vers un intérêt commun. C'est bien là l'essentiel de ce qu'ils ont eu à retenir de leur apprentissage au sein des "hautes écoles" où l'on s'oblige à formater les esprits des soi-disants futurs défenseurs de l'Etat démocratique "originel". Ah qu'elle est belle votre démocratie brandissant l'étendard de l'égalité entre les hommes et les peuples. Force est de constater que, s'agissant de la politique sociale ou de l'urbanisme des cités, ils ont été tenus en échec constant depuis plus de 30 ans. Alors puisque l'environnement est violent, le rap l'est aussi, comme le reflet de la société actuelle. Pourtant il a évolué lui aussi. Celui que j'aimais écouter à l'adolescence parlait vrai et interrogeait sur cette situation d'abandon généralisé sans succomber à la facilité des sentiments puérils d'un ado en manque de reconnaissance qui chercherait à faire rimer crime et frime pour se donner un genre.


Avec le recul, j'ai le sentiment qu'il transmettait des valeurs plus fortes qu'aujourd'hui. La morale avait encore du sens et les textes valaient le coup d'être écoutés. On y retrouvait bien sûr cette part de rugosité essentielle qui fait l'essence de cette musique, mais elle semblait plus réfléchie que la plupart des brouillons de matière grise que l'on retrouve en haut du "hit parade". Entre 1995 et 2000 le rap dénonçait plus qu'il ne s'exposait, il revendiquait plus qu'il ne braillait, fort de son authenticité et de l'impact qu'il pouvait avoir sur la jeunesse. Il y avait une effervescence permanente qui galvanisait tous les groupes et qui les poussait à rester originaux et créatifs. Le public suivait et en redemandait, et tout fonctionnait en circuit fermé. Une sorte de compétition salvatrice s'était établie entre chaque "crew", tacite et enivrante. Peu d'artistes cédaient à la facilité grossière, du genre "copier-coller" de ce qui fait du fric et on verra où cela nous mène. D'ailleurs, en 1995, le rap en France ne faisait pas encore à proprement parler du fric. Pas comme maintenant. De nos jours tout se ressemble et les minots s'inspirent ni plus ni moins de ce qu'ils voient à la télé, sans considérer que la qualité fera la différence, trop obnubilés par les promesses de richesse possibles, seule échappatoire qui vaille la peine d'être valorisée. Que la ficelle soit énorme, on s'en fout, puisque les acheteurs s'en accommodent et ne demandent pas le changement. On a donc le plus souvent droit à des caricatures de banlieusards qui sans même s'en rendre compte desservent la prétendue jeunesse qu'ils disent vouloir représenter. Pathétique. Les plus pertinents pourront rétorquer que "L'Ecole Du Micro" ne déroge pas à la règle de l'inspiration puisée chez les autres. En effet, comme je l'ai dit plus haut le format reprend pour l'essentiel celui en cours aux Etats-Unis dans ces années là et n'a donc rien de vraiment original en soi. Oui mais voilà, ce disque s'inspire d'un chef-d'oeuvre intitulé "Enter The Wu Tang", et non d'un énième 50 Cent à la mode que le marché du disque a propulsé sur le devant de la scène à grand renfort de promotion. Et puis franchement, vous me voyez écouter les albums de Rhoff ou de Booba à 34 ans. Le premier Lunatic, ok, là je dis respect. Mais pour le reste, il devrait être interdit de promouvoir des artistes incapables de faire passer le moindre message d'envergure ni la moindre émotion. Ce n'est vraiment pas dans l'intérêt du hip-hop que d'en faire des exemples à suivre (et pourtant). A moins que l'on souhaite les voir faire des petits, ce qui au demeurant ne surprendra personne. Et quand un rappeur semble avoir un minimum de fond dans son propos, sa musique ne suit pas. C'est l'un ou l'autre, et le plus souvent aucun des deux. Il y a longtemps déjà qu'en France on a sanctifié la qualité sur l'hôtel de la rentabilité, à mon grand désespoir.


La vulgarisation du mouvement est donc, selon moi, en lien avec son essor dans les années 2000. Le temps du rap a changé, c'est comme ça. Je suis peut être passé vieux con, mais pour autant j'étais là quand tout a commencé, et encore actuellement je continue de m'éclater à l'écoute d'un disque comme celui-ci. IAM a écrit pour l'occasion le plus grandiloquent des textes de rap, "Demain C'est Loin", rarement égalé, et qui me procure encore des frissons à chaque fois que je l'écoute. En 9 minutes chrono tout est dit sur l'état et la situation de la France en 1997. 9 minutes d'un condensé de prose écrite au béton armé, corrosive et énervée, et rien que pour ça, ça vaut le coup de se le remémorer. Allez tonton pousse les watts.

 

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Published by Audiocity - dans Hip Hop
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